La valeur de l’homme

Immersion au coeur des unités COVID et Réa du Centre Hospitalier d’Alès.

Je veux avant tout que mon propos soit à l’image de ce que j’ai vécu, avec ma réalité, mon ressenti, ma sensibilité, ma bienveillance, mon admiration, mon histoire. C’est mon regard et il n’engage que moi.

Voilà longtemps que je voulais faire un reportage de cet ordre, témoigner du personnel médical, quel qu’il soit, témoigner en image d’un quotidien qui semble banal pour les uns, et digne d’une BD de super héros pour les autres. Ils sont mes super héros.

Avec l’accord de Roman CENCIC, Directeur de l’établissement, j’ai pu devenir, le temps d’une demi journée, le témoin d’un moment de vie somme toute « ordinaire » dans les services de réanimation, réanimation COVID et les services dédiés à la crise, les services COVID 1 & 2.

Lorsque je pénètre le sas d’entrée sécurisé, l’espace semble immense, vide pour ainsi dire… De belles photos suspendues depuis les plafonds évoquent des patients, jeunes, vieux, de belles images touchantes qui semblent témoigner de la prise en charge de la nature humaine, le propos me semble bienveillant, considérant les personnes en souffrances : je me sens tout de suite au bon endroit. Je me sens aussi à ma juste place et je sais ce que je viens chercher.

Audrey BOURGUET, secrétaire de direction, mon interlocutrice pour l’organisation et les modalités de ce reportage, m’accueille et me laisse sans plus attendre entre les mains du médecin responsable de la réanimation, Nadiejda ANTIER-THIERY. Après nous être assurées de l’objet de ma présence, elle m’invite à me glisser dans cette superbe combinaison blanche qui me couvre de ta tête aux pieds. Fort bien équipée dès lors et sans chichi, à la fois excitée et pétrifiée, moi qui ne supporte pas la vue d’une goute de sang… On y va…

Alors… Je ne suis pas intervenue pendant le moment fort de la pandémie, mais peu importe finalement ; si la crise semble passée, si l’état d’urgence parait apaisé,  le virus demeure présent, les conditions de travail ne sont pas du tout habituelles, des patients atteints du COVID sont toujours soignés bien que peu nombreux aujourd’hui en ce lieu… Il plane une étrange ambiance, c’est palpable… Une forme d’incertitude… Plus ou moins exprimée…

Pour faire face à la crise, les équipes de réanimation ont été renforcées, les unités COVID 1 & 2 constituées, aménagées. Il s’agit de travailler avec de nouvelles personnes, s’adapter à des méthodes de travail autres, suivre de nouvelles directives… En d’autres termes faire preuve d’une grande adaptabilité et mettre le patient au cœur de ses préoccupations.

En outre, je ne vais pas vous faire une visite guidée de ces services… Je vais  juste vous raconter ces gens que j’ai croisé dans ces espaces sensibles, où tout devient vite impressionnant, ces machines, ces tuyaux, cette incertitude planante… Tout cela, tel que je l’ai vécu, tel que je l’ai observé, tel que je l’ai compris.


Rendre visible l’invisible

Les gestes du quotidien sont à la fois automatisés et à la fois pleinement conscients ; tous ces mouvements sont surs, maîtrisés et appliqués. Une attention particulière est portée sur chaque patient, mais comment dire… J’ai senti le patient être traité de manière unique et tellement considéré, c’est ça : considéré.

Les gestes à quatre mains sont d’une harmonie et d’une rare beauté aussi étrange cela puisse-t-il paraître. Une sorte de danse avec une extraordinaire beauté gestuelle : manipuler un malade, le couvrir, soulager sa posture, pratiquer une séance de kiné respiratoire… Alors, si les gestes sont surs, conscients, mesurés et maîtrisés, j’ai clairement noté que le personnel a oublié à quel point ces gestes sont justement beaux, précis, appliqués et soignés ! Ils n’ont plus conscience de leur grand savoir-faire ! Bien sûr que c’est normal, mais je tiens à le souligner !

Les mêmes  gestes sont multipliés à l’infini : mettre le masque, changer  le masque, laver les mains, mettre la blouse, enlever la blouse, changer la blouse, mettre les gants,  jeter les gants, sécuriser, sécuriser, et sécuriser encore… Puis laver les mains… Un automatisme qu’ils ne perçoivent même plus dans ce « doux » tourbillon…


Je les ai vus

Ces gens sont là pour nous, plus que jamais aujourd’hui…

Je pense à cette jeune femme qui n’a pas quitté son poste de travail alors qu’elle attend un heureux événement…

Je pense à ce médecin gériatre, Serge SIRVAIN, qui semble se porter garant de la bonne ambiance de son unité, qui semble « avoir la patate pour dix », parce que c’est nécessaire pour faire face, parce que c’est une manière d’exorciser cette dure réalité où l’on ne sait que peu de choses en somme.

Je pense à cette aide soignante qui a vécu mon passage comme un moment de gloire, s’amusant à replacer son masque et sa charlotte pour l’occasion… Puis enfilant moulte couches de protection pendant que ses yeux trahissaient un large sourire dissimulé sous son masque, s’apprêtant à donner quelques soins à une patiente atteinte du COVID, s’exposant clairement au virus… Comme si elle usait d’une stratégie inconsciente pour que cela soit tolérable pour tous peut être… De mon point de vue, je la trouvais tellement courageuse capable de balayer ses craintes d’un revers de manche et faire face à la situation avec un tel cran, une telle légèreté, une telle spontanéité, avec humour, fraîcheur, douceur, bienveillance… Pour elle, pour les patients…

Je pense à ces deux infirmiers qui installent ce vieillard dans sa nouvelle chambre, pratiquent les premiers gestes sur cet homme arrivé épuisé, au service des urgences et à présent pris en charge ; l’infirmier s’excuse de l’embêter en plaçant le cathéter et autres appareillages ; l’infirmier prend le temps d’être là pour lui : il s’arrête. Il  le regarde, pose sa main sur l’épaule de cet homme à demi conscient, à bout de force, comme pour lui dire, « on est là, on va s’occuper de vous », pour créer un lien humain, simplement. Vous le reconnaitrez, j’en suis certaine : il était de toute beauté, il s’appelle Malek.

Il y avait aussi toutes ces autres personnes extraordinaires, pardonnez-moi si je ne fais pas référence à chacun d’eux… Ceux qui pratiquaient des gestes inhabituels et surprenants en désinfectant les murs des couloirs, plusieurs fois par jour, cette équipe du COVID 2 qui se posait juste au moment où je passais, ils portaient la fatigue sur eux…


Le regard des anges

D’une manière générale, j’ai constaté un engagement à couper de souffle dans chacun des acteurs qui constituent ces unités et pour lequel je ne ferais pas de distinction.
J’ai été frappée par ces regards posés sur les malades, jamais hasardeux, particulièrement bienveillants, observateurs, d’une immense clarté, d’une infinie netteté. Malgré le masque privant chacun d’une partie de leur communication non verbale, j’ai pu observer que chaque regard posé par tous, sur le patient comme sur chaque collègue, était d’une grande intensité, d’une pleine présence quelque soit l’interaction.


Respirer

Pour relâcher un peu, il y a aussi ces moments de pause, à l’extérieur, où les visages se découvrent et se révèlent, les masques tombent… Comme un sas de décompression.

On peut par ailleurs et malgré tout deviner qu’il existe des petits espaces où l’amusement prend place, pour faire face, pour désacraliser, pour chasser l’inquiétude, lâcher simplement la pression omniprésente dans ces métiers où la prise de risque semble permanente.

Dans le service « COVID 1 » de Serge SIRVAIN , une guitare est posée là, disponible à chaque instant, dans un grand espace où le personnel se réunit régulièrement ; il y a aussi un cahier, non loin, à la disposition de tous, où chacun, à tout moment, peut venir flâner, écrire ses peines, ses peurs, ses joies, ses réussites et ses défaites, coller une photo drôle, ou pas, se souvenir le texte d’une chanson écrite par le personnel que j’ai eu la chance d’écouter, une chanson qui nous prend les tripes et qui comme le soulignait le médecin, évoque les peurs et inquiétudes que je lui exprimais…


Et puis…

Il y a cette dame atteinte du COVID qui sourit malgré tout, elle semble sereine, prise en charge… Elle reçoit les gestes qui soulagent  le corps, les mots généreux qui apaisent l’âme…

Il y aussi ce monsieur pour qui il est question de se réunir : médecins, cadre et chef de service,  infectiologue et autres professionnels pour définir, ensemble, quelle est la meilleure solution à lui proposer… La plus juste. Ce sont donc des hommes et des femmes qui constituent un « Staff » et exposent une situation critique pour laquelle il faudra statuer.

Il y a ceux qui sortent par la grande porte et ceux qui ce jour là sont partis autrement.


En somme

La crainte d’une nouvelle vague reste dans les esprits, d’un manque de matériel de protection, de moyens mis en place par le gouvernement insuffisants …

J’ai assisté à un magnifique spectacle qui raconte l’histoire d’un homme qui soigne un autre homme, assumant pleinement sa mission avec une telle évidence, une telle spontanéité, un tel savoir-faire…

Ils diront avec humilité et banalement « c’est notre travail, on fait le job »… C’est juste… Mais c’est plus compliqué que ça… C’est un beau job plein de noblesse et de courage qui mérite plus que des applaudissements à 20h… De toute façon… Ils ne les entendaient pas depuis leur service ! 😉

Alors j’espère humblement avoir contribué à ce que ces héros entendent ces applaudissements dans leur coeur, dans leur âme… Et qu’ils soient entendus à leur tour… A bons entendeurs.

 

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