Jamais assez, jamais

 

 

 

Comment organiser ma pensée ?

Quel angle choisir pour évoquer cette nouvelle tranche de vie au centre hospitalier d’Alès où je laisse un peu de moi à chaque nouvelle immersion… au profit d’une nouvelle partie qui émerge, me renforce, devient…

Venant avec une intention, je dois faire preuve d’adaptabilité, car, il semblerait que les jours se suivent mais ne se ressemblent pas et si d’autres moments étaient tout à fait apocalyptiques, il n’en est rien, particulièrement au moment de mon passage en ces lieux que je foule pour la quatrième fois.

Cette journée du 17 février 2021 s’annonce « calme », des lits sont disponibles : seulement 5 occupés en pneumologie, 14 en médecine 1, 14 en réanimation et tous ne sont pas covid+… Je vais naviguer dans ces espaces avant de me rendre aux urgences… et évoquer mon prochain sujet…

A la façon de Pierre Loti dans « Le désert », je revêts de nouveau mes habits verts, place mon calot façon pin-up, ajuste mon masque. C’est parti pour une journée complète au cœur du centre, souhaitant être témoin à ma manière, mettre en lumière les soignants, honorer leur présent, sublimer leur implacable quotidien, attester d’une réalité sanitaire.

 

 

Calme, oui… mais pourtant…

En pneumologie, Sami, l’infirmier, semble être connu de ses patients pour proposer un rythme progressif et tranquille dans les sevrages. Passer un moment avec lui me permet d’appréhender son rapport au patient, et cette forme de lien qu’il tisse au travers du séjour d’hospitalisation. Une forme de reconnaissance de l’autre, un genre d’apprivoisement. Il est intéressant d’observer de fait les limites du malade et comment l’infirmier vient à lever les obstacles, les contourner, ou encore, faire avec. Entre Sami et ce monsieur, il s’agit d’un vrai travail d’équipe où l’écran de contrôle est la référence de mesure des améliorations. Un langage commun pour un objectif conjoint : le sevrage de l’oxygène à haut débit, un pas de plus vers la convalescence souhaitée.

 

C’est en médecine 1, avec deux jeunes kinés, Florian et Thomas, que je vais passer une partie de mon temps ; en telle période sanitaire, leur rôle est particulièrement majeur, ils se portent garants pour faciliter les expectorations, maintenir la mobilité et l’activité des patients pour exemple.

Rencontré sur le reportage « C’est ça, prendre soin », Florian se définit par un aplomb ainsi qu’un très fort potentiel professionnel et humain du haut de ses 22 ans, juste la parfaite attitude pour un étudiant en quatrième année de surcroît. Thomas, son benjamin d’un an vient de rentrer en poste, fraîchement diplômé, délicat… Ensemble ils organisent leur planning, l’un en « respi », l’autre en « marche »… C’est bien cela, proposer des gestes à priori anodins qui participent amplement au rétablissement de chaque patient.

C’est ici que je suis touchée une première fois. J’observe un moment aussi sublime que complexe, celui d’un jeune homme en place, Florian, portant ses convictions si fortement, il met son savoir-être au service de ce qui l’anime, si bien qu’un patient se conforme à ses demandes d’une manière troublante. Cette situation entre Florian et ce vieil homme me permet de réaliser sûrement une de mes images les plus fortes : j’assiste juste à l’abandon du patient au sens le plus noble, il s’en remet à lui, place tous ses espoirs, sa vulnérabilité et lui accorde la meilleure des confiances ; il lâche prise. L’écart générationnel est tout à fait notoire. La posture de chacun, la qualité des regards… cet instant est simplement bouleversant, ce crédit qu’il lui confère est juste profondément poignant.

Si ces soins peuvent retarder des détresses respiratoires, ils n’en sont pas pour autant un gage de guérison et il en découle parfois des désillusions, des déceptions… Cet homme se battait encore à l’heure où je rédigeais ce récit. J’apprends qu’il s’est éteint au moment de la publication.

Force est de constater le dévouement d’un soignant au péril de sa propre santé, à proximité du virus, attestant de sa capacité à se soustraire au profit du bien d’autrui. Je note encore une fois la qualité des gestes, la clarté du regard et de la voix, l’attention portée aux patients.

Le staff s’achève et dès 10h30, comme chaque jour les médecins entament leurs visites, prescriptions, un éternel recommencement… je reconnais et salue le chef de service Dominique Bastide, habillé de sa plus grande humilité, nous échangeons quelques mots…

 

Quand ce n’est pas elle, elle lui ressemble

En réanimation, ce sont toujours des cas lourds où les visites, quand il peut y en avoir en temps normal, sont déjà très réglementées, conditionnées, mesurées et c’est certain qu’il n’est jamais aisé de venir couvrir cet espace un peu clos et d’y saisir ma légitimité. Ainsi, j’accueille les choses comme elles se présentent.

Une fois n’est pas coutume, à croire que c’est ma thématique du jour, c’est encore avec les kinés que je vais naviguer dans ces eaux troubles et remuantes…

Rémi, kiné de 25 ans, tout en douceur, sensible, prévenant et tellement investi, est accompagné de Thibault un jeune étudiant en quatrième année comme Florian. Rémi était en binôme avec Florian lors de ma dernière visite, il ne m’est pas inconnu et c’est même agréable de « retrouver ces visages » et avoir la chance de les suivre sur un temps fort.

En ma présence, un homme sédaté est en grande souffrance respiratoire, les kinés m’expliquent les enjeux encourus, je saisis immédiatement le caractère préoccupant que j’avais tout à fait ressenti en arrivant. Il y a ce qui peut être fait et ce qui ne dépend pas de leur compétence, de leur mission, de leur responsabilité et de leur pouvoir tout simplement, vis-à-vis de ce qui est plus grand que nous, par ailleurs. Devant ce contexte de détresse, je saisis le désemparement, l’impuissance palpable, l’inquiétude bien sûr, et dans cette violence, Thibault est juste sonné, abasourdi, il fait face et résiste. Rémi a le visage fermé… La seule posture qu’il puisse adopter à cet instant est l’empathie, c’est ça : il pose sa main sur l’homme. Il est là et c’est tout. Ces explications à posteriori sont très précises et au travers de cet échange de qualité, mes images prennent sens, je suis brassée.

De cette attente, Simon, l’infirmier, vient effectuer les gestes adéquats pour soulager et éviter, il l’espère, un énième coma artificiel. Clairement, cet homme dérouille : des gouttes comme le poing perlent sur son front, il peine terriblement à respirer, il s’agite, ce combat l’épuise… « Il se crève » ne cesse de répéter Rémi. J’apprendrai quelques jours plus tard que ces actes, que tout ce travail d’équipe a permis à cet homme de retrouver un meilleur confort et probablement une issue heureuse… C’est un privilège que tous n’ont pas…

Très honnêtement je n’aurai pas parié cher et je suis tout à fait stupéfaite de mesurer ce que l’Homme est capable d’endurer et sa capacité à récupérer. Quelle merveilleuse machine que le corps. Il est certain que quand on doit rester ici-bas, on reste…

Il y a des respirations pour l’équipe, juste quelques instants, comme pour cette infirmière en visio avec son petit, pour couper, pour s’enraciner, pour rassurer et rappeler à l’innocence que maman soigne des bobos de nez, des bobos des yeux.

Porter la fatigue, faire face, lâcher prise, être désarmé, accepter, faire la part des choses, mais aussi regarder la mort en face, et quand ce n’est pas elle, elle lui ressemble, voilà aussi des états du soignant… Savoir partir, rentrer chez soi, et puis revenir… Vivre avec l’indicible, le bouleversant, le traumatisant, cohabiter avec un cimetière interne comme me le disait mon ami soignant… je m’interroge toujours sur la valorisation de ces Hommes… Ça ne sera jamais assez. Jamais.

Voilà. Ce qui devait être fait est accompli, l’heure est au déjeuner… Je me pose dehors, un soleil radieux m’ancre ici et maintenant. Je salue ma chance d’être ici, vivante, en pleine santé. Je me sens tellement honorée de fouler ces sols librement, d’avoir gagné la confiance de chacun et de témoigner de ce quotidien extraordinaire.

 

 

Rendre compte de la réalité de dehors

Comme prévu, je poursuis ma journée aux urgences. La cadre et cadre sup Sophie Alix et Anne Marie Hillaire m’accueillent, conscientes des enjeux de notre collaboration. Elles font partie de celles qui légitimisent mon travail, le considérant comme amplement valorisant pour les soignants. Tout comme Laure Livonnet d’ailleurs, cadre de médecine 1 et bien sûr Serge Sirvain, qui n’est jamais très loin.

Nous prenons ce temps pour poser des mots les unes et les autres, évoquer l’innommable avec lequel elles cohabitent. Confier l’inracontable, confesser les maux, s’inscrire dans une dimension simplement humaine et dans nos vulnérabilités. Un moment fort puissant où ma gorge se serre, mon estomac se retourne, je ressens autant d’effroi que d’admiration, je me sens tellement privilégiée aussi… et tellement à ma juste place de rapporteur, de témoin.

Comme me l’indique avec passion le chef de service Sad Gaizi, les urgences c’est 42000 patients par an au CH d’Alès, soit une moyenne de 115 visites par jour, toutes pathologies confondues, de la bobologie jusqu’aux cas les plus graves. C’est aussi le constat d’une population pauvre et/ou vieillissante. En tout état de cause, on ne peut pas évoquer une troisième vague mais plutôt un continuum.

Malgré un temps tranquille, j’observe quelques petits rushs avec des entrées en file indienne, où chaque sapeur, à son tour, assure des transmissions précises, l’écoute est fort attentive au niveau du poste de garde avancé assuré par Morgane Ferrari, infirmière SMUR, et la prise en charge est immédiate, dans la mesure du possible… Morgane a un regard clair et fort perçant, elle nous happe et rien ne semble lui échapper, elle est avec vous, nettement, précisément.

Et c’est vrai que paradoxalement, une forme de routine existe dans cet espace en parfait mouvement permanent où pourtant chaque cas est unique.

J’observe toujours cette forme de détachement qui permet d’être efficace en temps réel, immédiatement. Et garder la pêche, toujours, c’est un peu le leitmotiv de Julien, infirmier ultra dynamique, concentré, il ne laisse aucune place au repos ni à la respiration, il le porte d’ailleurs sur lui. Basile soigne toujours son vocabulaire et veille à être des plus courtois et délicat lorsqu’il échange avec les patients. Il explique, il rassure.

Si Caroline me rappelle Laury « le pti renard », Firmin me fait penser à Cédric, ces trois derniers étaient présents sur le dernier reportage. J’avais aperçu Firmin sur le secteur Covid. Il est au point chaud aujourd’hui et je peux l’observer plus longuement, mesurer sa bonne humeur permanente, la légèreté apparente qu’il insuffle dans ce service prêt à exploser à tout moment, tout en restant parfaitement professionnel.

Les urgences, c’est être spectateur de la détresse et de la pauvreté humaine : avoir 36 ans et en paraître 50, me laisser croire innocemment que cet homme est couvert de Bétadine alors que son foie est juste sur le point d’éclater, c’est passer à la caisse, payer la douloureuse d’une vie pauvre et surement esseulée… C’est trouver l’introuvable malgré un garrot fort serré…

C’est aussi rendre compte de la réalité de « dehors », des accidents des grands mais aussi des enfants, c’est faire avec.

Comme je l’observe chez Carole, aide-soignante, c’est mettre à mal son propre corps pour manipuler et assurer le lien physique entre les sapeurs et le service des urgences. La fatigue est là mais l’engagement demeure une priorité.

Je réalise qu’ici une journée ne se termine jamais, c’est du 24/7… Je dois me cadrer, me poser une limite et me décider à partir… J’aurais pu rester encore et encore…

Dans cette démarche de témoignage, d’admiration et de considération, je suis estomaquée et ne saisis définitivement pas cette absence de valorisation générale du travailleur de l’ombre habillé de blanc. Être soignant est selon moi laisser toujours un peu de soi, c’est une quête de sens… Et de toutes ces interventions réalisées, je ne cesserai de le dire : je n’aurai jamais assez de mots et assez d’images pour honorer le travail des soignants et de les mettre à leur juste hauteur. Jamais assez.

Simplement et tel un colibri je fais ma part. Dans cette part, il y aussi les sapeurs-pompiers…

 

 

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