Plus d’un an à présent

 

Cinquième et dernière chronique je l’espère de cette série qui depuis un an nous préoccupe et pour laquelle j’ai investi beaucoup de temps et d’énergie, avec conviction.

Une démarche engagée où je cherche à valoriser le travail des soignants et à bousculer quelque peu les consciences. Étonnement, je constate plus de « like » sur Facebook pour les publications de type « hashtag regarde mon chat » plutôt que les sujets qui, comme celui-ci, dérangent et nous rappellent notre propre finitude. Fort dommage, c’est inquiétant quelque part. Et tout à fait normal par ailleurs.. Je m’égare…

Immersion au Centre hospitalier en ce 4 mai 2021, alors que l’hôpital brûlait la semaine précédente, je passe pendant une forme d’accalmie.… C’est souvent comme ça d’ailleurs.

Premier constat évident : des soignants à bout de force, épuisés, quelque soit leur corps de métier, un manque d’effectif criant, entre arrêts maladie, burn-out, maternité… on puise dans les réserves…

 

On absorbe, on supprime…

Anne-Marie Hillaire, cadre sup de mon top 5 m’accompagne en réanimation : je découvre une nouvelle équipe, encore, à un détail près. Je fais la connaissance de Marie Pierre, infirmière et figure du service, aussi vivante et joviale qu’épuisée, elle porte la fatigue autant que l’expérience du métier. Avec son amie Norah, aide-soignante, elles tiennent à immortaliser ce moment de travail. Qu’à cela ne tienne ! Je rencontre également Agnès, Zakari, des infirmiers, Arnaud le stagiaire, tous fidèles au poste. Je croise Simon bien sûr qui s’interroge sur l’arrivée de nouveau matériel. Matériel qui pose la question de l’environnement, des déchets, encore et toujours… Les soignants veillent à en sourire à défaut de s’indigner…

Il est rassurant d’observer Nadiejda Antier, chef de service, former de nouveaux élèves. Cela me laisse penser que les étudiants affluent et la volonté de prendre soin ne se meurt pas malgré tout. Nadiejda fut ma première rencontre au centre, il y a plus d’un an à présent.

En attendant, à mesure qu’un patient quitte la réa, un lit est supprimé. Le service se réduit. Qu’en sera t-il des malades qui ont besoin de soins de cet ordre ?

Une population plutôt âgée ici. Un patient intubé, blessé par des escarres profondes au visage dues à la position ventrale dont j’avais parlé dans l’épisode « C’est ça, prendre soin« . Des blessures vraiment imposantes. Impressionnantes. Ailleurs, un homme appareillé d’une trachéotomie est dans l’incapacité de parler, dans l’impossibilité de se faire entendre au grand désarroi des soignantes. Moult tentatives, nombreuses propositions, mille questions, en vain : « Depuis hier il veut nous dire quelque chose, c’est terrible, on ne le comprend pas… ». Des soins douloureux à accomplir. Des gestes dont on se passerait bien où il s’agit de libérer sensiblement les poumons d’un patient, par aspiration. Autant que faire se peut. Sans sédation. Et ce tuyau qui ne finit jamais de s’infiltrer dans ses narines…

Il y a ce choix permanent, cette fragile, sensible et infime lisière où il est question de garder sa posture de photographe ou de se mettre à la place d’un patient…
Voilà, voilà ! Rester focus sur son travail. C’est mieux.

Globalement, on se serre les coudes, on jongle avec les plannings, on cherche les meilleures solutions pour soulager les soignants… Il se dégage un sentiment de liens forts, évidents, à mi-chemin entre l’ancienneté, l’habitude, la reconnaissance, la tendresse tout simplement car la dimension humaine a sa juste place.

Anne Marie Hillaire

Bien sûr, je croise Serge Sirvain que je ne présente plus. Le temps d’un bonjour éclair… Le temps de rien en fait… Et j’intègre le service covid en médecine I et la pneumologie.

 

Repos, entre deux ?

Entre la pneumo et la médecine I, l’activité est modéré aujourd’hui : des patients au repos, portes closes, des sorties. Julie et Stella, infirmières, m’expliquent pourtant combien elles sont fatiguées, combien c’est difficile, combien les cas de COVID sont de plus en plus jeunes. Quoi qu’il arrive Stella joue la carte du sourire. Une équipe constituée de divers soignants de différents horizons : travailler ensemble, trouver une cohésion comme lors de la première vague. Faire des liens et tisser une toile intelligente entre eux. Retrouver des visages du volet I « La valeur de l’homme », « Oui ! Tu lavais les murs avec de grandes serpillières ! ». Si lors de cet épisode, les soignants et le personnel hospitalier étaient couverts de la tête aux pieds, la tendance a changé. Serait-ce les premières salves de vaccination qui autorisent ce relâchement ?  Une meilleure connaissance du virus ? Le constat que de telles protections n’étaient pas justifiées ? Nul ne sait vraiment répondre en somme. J’étais en civile.

Je prends un temps d’échange avec Julie au sujet de la notion de « prendre soin ». Au sujet des vulnérabilités et limites de tout un chacun à faire face, à encaisser, aux effets miroir, selon les services, selon les pathologies. Au seuil des « impossibles », de ce que chacun peut affronter, endurer et ce qui est trop compliqué à aborder, à braver. Sujet vraiment sensible et passionnant où chaque témoignage est toujours une source d’informations précieuses.

Julie et Stella

Et d’autres agents de service et aides soignants présents comme à chaque fois, Lilith, Fabrice, Valérie, Véronique… Le Docteur Dominique Bastide, enfin toutes ces figures investies portant leur sacerdoce à bras le corps. Ces visages croisés une fois pour certains et pourtant tellement ancrés dans ma mémoire.

Demain sera peut être de nouveau une journée de dingue.

 

Y a t-il le feu aux urgences ?

Bien sûr cette journée aux urgences est une journée « sans »: « Il faudrait que tu viennes tous les jours pour compter moins de patients et faire descendre le taux de statistiques » !

Me voilà ravie de retrouver le petit renard, Laury. J’aperçois Basile et Élise du reportage précédent « Jamais assez, jamais« . Laury m’appelle, empressée, et me propose d’observer un geste technique… La pose d’un drain sur une personne âgée victime d’une probable pneumopathie ou embolie. En effet, le jeune médecin Timothée se prépare pour cette intervention : mains parfaitement désinfectées, gants et sur blouse stériles, masque, calot. Il s’agit de procéder à un acte  quelque peu particulier. Je suis aux premières loges. « J’adore » (heuf…). Je prends un air détaché et je veille à garder le cap quand le pieu traverse sa cage thoracique et va jusqu’au poumon pour en prélever du dit liquide qui partira au labo, définissant ainsi ce qu’il en est exactement de cette dame.
Maintenir la patiente assise, la rassurer, tenir son masque à oxygène. Le geste qui parait simple et anodin. Pourtant c’est tout le poids de la personne qui est maintenu par l’aide soignante et c’est son dos qui prend. La patiente oppose une résistance à ce qui se produit dans ses poumons. En découle la pause effective du drain. Laury vient soulager Élise et prend sa place en maintenant la patiente, le masque à oxygène tout en mesurant la température de la patiente d’à côté… Un grand écart facial réalisé avec brio.

Elise

Equipe des urgences, déchoc

Jean l’infirmier viendra l’apaiser, la tranquilliser, la sécuriser avec des paroles rassurantes, caressant son bras avec beaucoup de tendresse. J’interroge la notion de « toucher le vieux » alors que d’autres ne voudraient même pas les frôler, alors que les sens sont également mis à rude épreuve, bien souvent.

Il s’ensuit de la bobologie et quelques cas covid. Ce n’est pas un « bon » jour…

Je rencontre de nouvelles figures. Je prends des nouvelles des autres soignants, Adeline, Morgane, Cédric… La journée défile si vite…

Je ne trouve pas ce que je suis venue chercher précisément aujourd’hui. Pourtant le bassin Alésien était vraiment dans le rouge. Mais pas aujourd’hui. Je constate toutefois une grande fatigue générale. Beaucoup de lassitude. Un réel besoin de passer à autre chose. Pour être en contact avec certains d’entre eux, je suis consciente de ce qu’ils endurent au quotidien, ces journées apocalyptiques où ils craignent de perdre pied, où leur santé est mise à mal, jusqu’à une perte de poids flagrante, les cernes, l’indisponibilité, j’en passe.

Si le vaccin promet la contraction du virus plus relative, il impose toutefois des précautions et les avis demeurent partagés. Tous n’ont pas cédé d’ailleurs, les avis divergent. Mais jusqu’à quand ? De quoi seront fait les prochains mois ? Voilà plus d’un an que ce virus nous sépare.

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